J'ai parfois l'impression que la froideur des portes russes transpire plus de chaleur que les effluves des bains japonais…
Dans ce pays ou les gens ont tellement appris à contenir qu'ils ne savent plus être eux-mêmes, j'ai peur de me perdre. J'ai du dégoût et de la tristesse à voir ccs sourires prétendre voler dans les étoiles et à entendre ces cris couvrir un silence qui hurle. Dans cette agression perpétuelle, on dirait bien qu'ils ont trouvé de quoi duper leur solitude…
Journal de bord, été 2005
Voler sans ailes de Moscou à Tôkyô
Quand commence réellement un voyage ? Souvent on considère que l'idée d'un ailleurs, la volonté de s'y rendre, constituent les premiers bagages d'un périple. Alors, me semble-t-il, jamais je n'ai cessé de valser avec le temps et l'espace. En effet, dès que mes yeux s'ouvrent, c'est pour partir à la recherche de l'au-delà de la ligne d'horizon et, dès qu'ils se ferment, c'est dans cet au loin, à la silhouette en forme de question, qu'ils vont promener leurs pupilles.
La Russie a toujours traîné derrière elle une ombre qui fait la saveur du mystère et de l'exotisme. Ce lointain, pas si éloigné au demeurant, mais diablement étendu, tapisse mes rêves d'aventure depuis longtemps. Qu'il faille me rendre au Japon ne fit qu'offrir l'alibi nécessaire à un voyage mythique. Le transsibérien ; un nom, un son, de la vapeur, et des siècles de rêveurs qui se sont succédé sur ses banquettes rouges. Et puis, comme la volonté de tout voyageur est que de terme il n'y en ait guère, profitons de l'élan russe, pour gambader un peu à travers la verte Mongolie et franchir les forteresses chinoises, pour finalement atteindre mon archipel, par les flots, comme il se doit.
MOCKBA, 21/08/2005
Le grand départ. Plus grand, plus douloureux que je ne l'aurais imaginé. Au moment de passer la douane, alors que je laisse de l'autre côté d'une vitre d'aéroport, qui déjà enveloppe d'un voile mes adieux, mon amour et mon enfance, je réalise brutalement qu'aller, c'est d'abord partir.
À Moscou, un nouveau bond dans la réalité ; une frontière de papier (de quoi d'autre pourrait-elle bien être ?) se dresse et aboie ses exigences.
Et puis, Igor, mon taxi, reste incrédule au mot de Sibérie, mais le beau sourire qui illumine son visage bâillonne ses sarcasmes.
Les routes russes miment les bâtiments et les habitants : elles sont immenses et rudes. Les chemins de traverse sont souvent les plus prisés et plus le véhicule en impose, plus il se permet. Dans ce grand torrent de ferraille, il n'est pas d'autre chemin que celui que l'on se fraye vaille que vaille…
L'hôtel est ignoble, avec sa grosse carcasse sans finesse ; En attendant que mon visa soit enregistré ici, je m'assoupis dans les bras moelleux de mon lit, à défaut de…
Mes yeux sont embués de trop de tristesse et de trop d'inquiétude aujourd'hui pour prendre réellement la température de cette Moscou qui, pour ce soir, ne ressemble qu'à un vaste essaim de policiers.
Avec la nuit, les rêves se sont épanouis, et c'est pleine d'une nouvelle énergie que je me rends sur la place rouge. Grande, froide, grouillante. Elle symbolise parfaitement la nouvelle Russie : Dégoulinante de son communisme grandiloquent et policé, et déjà bariolée des couleurs criardes du capitalisme le plus insensé. Dans un coin, Saint-Basile semble narguer les rouges-grenat ternes des bâtiments moscovites et laisse éclater une joie … factice ? Peut-être pas. Quoiqu'il en soit, il flotte dans la rondeur de ses toitures un parfum d'orient qui sera poussé à l'extrême au long de ce défilé de pays qui commence ici, sur la Place Rouge, au centre de Moscou, le 22 août 2005.
Il est étrange de visiter Moscou ; je me sens perplexe devant la dorure des clochers, le tombeau de Lénine, le trot distingué de la police montée, l'art présent dans chaque ruelle et cet éclat dans l'œil des passants : un mélange de ruse et de résignation.
Les portraits de la galerie Tetriakov
Au terme de ma troisième soirée ici, le voyage prend véritablement son envol, si l'on peut dire… Mon rendez-vous se nomme transsibérien, et je tremble d'émotion dans l'attente cet illustre monsieur.
Une foule incroyable s'agite sur le quai, des vagues de bagages, des cris, de la sueur… Des images irréelles et poussiéreuses, il 23h40.
A l'annonce du transsibérien, tous ces membres humains se mettent en branle, et je me laisse porter par ce flux hétérogène qui se meut d'un seul bloc decidé et impatient.
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